Pourquoi l’utilisation d’un langage discriminatoire pour dire que seulement les personnes utilisatrices de drogues peuvent s’aider elles-mêmes est dangereuse

Photo par: Alex Graf

Certain·e·s personnes disent que c’est une connaissance générale, d’autres disent même que c’est un fait. « Vous ne pouvez pas aider une personne qui consomme des drogues et qui ne veut pas s’aider elle-même » est l’un des plus grands morceaux de sagesse inspirée qu’on voit en ligne dans les cercles d’abstinents, dans la vie réelle, et même dans les programmes de rétablissement. Les intervenant·e·s utilisent cette logique dans la nature même de leur travail, mais seulement de la manière la plus hypocrite qui soit. Il s’agit d’une mentalité qui blâmait la victime et qui déchargeait la responsabilité des modèles de traitement inefficaces et archaïques sur les personnes qui consomment des drogues.

 Il existe un problème considérable avec cette logique. Vous souvenez-vous du livre 1984 de George Orwell qui introduit le concept de doublepensée (« doublethink ») ? Je vais vous donner la définition du dictionnaire Oxford de la doublepensée, suivie d’un commentaire. Ce sera la structure de base de tout cet article, entrelacé avec mes propres commentaires, opinions et croyances personnels.

 Définition : « L’acceptation ou la capacité mentale d’accepter simultanément des opinions ou des croyances contraires, notamment à la suite d’un endoctrinement politique… inventé par George Orwell dans son roman 1984 »

 Commentaire : C’est exactement le concept utilisé lorsque vous dites à une personne de s’aider lui-même pour quoi que ce soit. Dire à une personne ayant une expérience vivante ou vécue « de la consommation de drogues, du sexe, et de réduction des méfaits » que seule elle peut s’aider elle-même est un excellent exemple de doublepensée. L’aide, ici, fait référence à un programme de traitement, généralement un programme de réhabilitation. Aller à des groupes en 12 étapes, recevoir des conseils et s’engager dans des traitements de toutes sortes, voilà le menu qui est proposé. Il s’agit là d’un autre exemple de doublepensée que je vais vous expliquer.

 Qu’est-ce que cela signifie ? Va t’aider toi-même en te faisant aider ? La programmation disponible ici consiste à obtenir l’aide des autres personnes. Donc, ces personnes, qui consomment des drogues, vont se faire aider en s’aidant elles-mêmes, en se faisant aider par d’autres personnes. C’est une parfaite doublepensée.

 Et voici l’argument décisif si vous n’êtes pas convaincu. Voici la définition du dictionnaire Oxford pour « l’aide ». De petits ajustements ont été faits pour la mise en forme, mais je n’ai pas obscurci ou modifié le sens du mot d’une manière ou d’une autre.

 Définition : 3e personne du présent : aide ; passé composé : a aidé ; participe passé : aidé, ayant aidé ; participe présent : aidant ; gérondif : en aidant·e.

faciliter une tâche (de quelqu’un·e) en offrant ses services ou ses ressources.

« Ils l’ont aidée dans les tâches domestiques »

 Similaire : Donner un coup de main, prêter main forte, assister quelqu’un·e, venir en aide, l’aider et l’encourager, rendre service, être utile, être utile à quelqu’un·e, faire une faveur pour quelqu’un·e, rendre service à quelqu’un·e, payer la caution de quelqu’un·e, venir au secours de quelqu’un·e, donner un coup de pouce à quelqu’un·e.

 Opposé : Entraver

 Commentaire : Alors, à votre avis, quel est le contraire de dire à une personne de s’aider elle-même ? Quelle entrave ! Continuons la tirade. Je sais que je m’amuse avec ce défi total à l’illogisme.

 Définition : Améliorer (une situation ou un problème) ; être bénéfique pour.

  « Les commentaires optimistes sur les perspectives ont contribué à la confiance »

 Similaire : Soulager, apaiser, améliorer, alléger, rendre meilleur, faciliter, amender, assouvir, pallier, diminuer, atténuer, remédier, traiter, guérir, restaurer

 Opposé : Aggraver, empirer

 Commentaire : Nous sommes donc arrivés à un point où non seulement nous empêchons les personnes qui consomment des drogues qui ont simplement besoin de s’aider elles-mêmes. Maintenant, nous aggravons également la situation, ou même nous l’exacerber ! Nous pouvons encore poursuivre la définition du dictionnaire du mot « aide » et voir exactement comment nous le faisons.

 Définition : Se servir soi-même (nourriture ou boisson).

« Elle s’est servi un biscuit »

 Commentaire : Alors, vous pouvez vous servir ! Voyons ce que cela signifie en réalité !

 Définition : Prendre quelque chose sans demander la permission.

« Servez-vous si vous avez besoin de quelque chose »

 Commentaire : Ça a l’air d’être une belle phrase. Parfois, elle l’est, parce que vous aidez également cette personne en relâchant votre vigilance, quel que soit le « quelque chose » que vous insinuez. Mais qu’est-ce que cela implique réellement quand une personne ne fait que s’aider elle-même ? Vous suivez en fait une rhétorique classique appelée « tough love », ou « l’approche disciplinaire ».

 « L’approche disciplinaire » exige que vous retiriez la personne qui consomme des drogues de votre vie et que vous la forciez à s’aider elle-même. Tout cela avec la consolation de la doublepensée selon laquelle vous ne faites que « l’aimer à distance ». Lorsque vous rejetez catégoriquement une telle personne, vous pouvez être fier·ère de votre « aide ». Mais vous ne devriez pas ! Maintenant, la personne est, selon cette croyance, justement (définition : ce qui est moralement juste ou équitable) s’aider elle-même. En réalité, ce n’est pas juste. Vous êtes en train de dire à la personne de faire ce qui suit,

 Similaire : Voler, prendre, s’approprier, dérober, réquisitionner, utiliser sans demander, glisser, piquer, escamoter, libérer (libérer [quelqu’un·e] d’une situation).

 Commentaire : J’ai inclus quelques définitions du dictionnaire Oxford entre parenthèses pour les mots qui pourraient être utilisés pour couper les cheveux en quatre sur ma dictée du mot « aide ».

 Lorsque vous demandez à une personne qui consomme des drogues de s’aider elle-même, qu’est-ce que vous sous-entendez ? C’est tout ce que j’ai vu.

 Vous blâmez la personne utilisatrice de drogues afin de vous libérer de l’obligation de faire face à elle. Vous avez jugé cette personne pour sa dépendance. Il s’agit de sa dépendance aux drogues (dont vous ne savez probablement rien — ni la dépendance ni les drogues) et vous l’avez écartée de toute solution rationnelle, fondée sur des preuves et des données.

 Définition : Ne peut pas ou n’a pas pu éviter.

« Il n’a pas pu s’empêcher de rire »

 Commentaire : Je sais que je ne peux pas ! C’est du pur cynisme pour une mentalité qui m’a fait du mal de nombreuses fois. Ce n’est pas vraiment drôle. Pas du tout.

 Je sentais comme un raté pendant des années en suivant cette mentalité, et c’était encore exacerbé par le programme d’abstinence que je suivais.

 Je sais par expérience personnelle que la plupart des personnes souffrant d’une dépendance ne réussiront pas dans ces conditions. Ce qui définit le succès doit être sérieusement révisé. La réduction des méfaits est la clé pour transformer le monde des dépendances et du rétablissement, pour le mieux.

 Tout le monde ne connaît pas ces définitions du mot « aide », je le comprends. C’est pourtant littéralement ce qui se passe. Lorsque la méthode utilisée pour « aider » une personne qui consomme des drogues, « Vous seule pouvez le faire », c’est exactement ce qui se passe. Les morts ne peuvent pas se rétablir ni recevoir de l’aide. Il est temps pour nous d’en finir avec les vieilles rhétoriques et les mantras inefficaces.

 Jusqu’à quel point voulez-vous affaiblir psychologiquement quelqu’un·e dans son rétablissement d’une dépendance ?

 

Alex McVean est un militant de la réduction des méfaits et de la politique en matière de drogues qui réside à Owen Sound, en Ontario, au Canada. Il est responsable des médias sociaux et des communications pour Bluelight.org et un membre de l’Association canadienne des personnes qui utilisent des drogues (ACPUD).

 

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