Le temps perdu

Photo par: Ken Hogan Zack Staude

Qu’est-ce que le temps « perdu » ? Certaines personnes disent que lorsque l’on perd du temps, on n’est pas productif. Et généralement, ce qui est productif pour nous, c’est tout ce qui a été fait en dehors de cette pause — ou les erreurs que l’on a faites. Mais est-ce vraiment du temps perdu lorsque c’est nous qui décidons de nous échapper ?

Je regrette le temps que j’ai passé loin de mes responsabilités. Les années que j’ai pour ainsi dire gaspillées. Les épisodes de dépendance, de dépression, de manie et d’instabilité. De moins en moins épisodiques, formant de plus en plus la trame de l’ombre de moi-même.

Le temps passé, paralysé. Aller de programme en programme, de lieu en lieu, vers nulle part. Chaque fois rien de nouveau. Revenir en arrière me donne un nouveau départ, encore une fois.

Ça va bien aller, pour un moment. Ma volonté s’intensifiera, s’amplifiera — seulement pour s’effondrer à nouveau. Et on recommence, mais toujours avec un nouveau contexte qui nourrit la terreur. Je me suis toujours effondré.

Ça dure parfois quelques jours, quelques années. D’autres fois, j’en ai été tout à fait incapable, je n’ai même pas pu commencer à grimper. Le temps passe vite au-dessus de ma tête. Toujours un peu plus vieux, plus expérimenté, et plus avancé dans mon déclin. J’ai passé toute ma vie à regarder dans des lunettes à courte vue. Elles me montrent l’immédiat. À quel point j’suis foutu, ce que j’ai perdu. Je suis troublé par les problèmes constants qui s’empilent les uns sur les autres. Chaque année qui passe est plus dure que la précédente.

Je suis souvent seul. À mon plus bas, je passe beaucoup de temps seul. La situation m’irait si seulement je ne désespérais pas d’avoir de la compagnie. Pour ceux et celles qui ne font plus partie de ma vie, j’ai tant souhaité des apparitions, imaginant mes êtres chers : « Soyez là pour moi ! » 

Mais ils n’existent pas ici. Je les ai laissés tomber. Ils sont passés à autre chose, sans moi.

La réalité, c’est que je suis esclave de mes envies de consommer les substances les plus stigmatisées. J’ai monté les échelons jusqu’au pire du pire… Et consommer comme je le fais, pour ces raisons ? Ça ne rime à rien, ça ne donne rien ? Peut-être, mais peu importe !

Je sais quels sont mes problèmes et comment les résoudre. Je peux être responsable. Je sais comment ne pas laisser mon amour-propre être affecté par mon statut de « toxicomane ». J’ai de la valeur. Je sais que je dois être bienveillant envers moi-même. Je connais aussi la valeur des autres, de diverses façons. Je connais ma contribution. J’ai appris à me connaître assez bien dans les 30 dernières années.

J’écoute les autres attentivement. Les discussions sont très souvent précieuses, autant pour moi que pour eux·elles. J’ai appris à me connaître et à vous connaître. La condition humaine est la même depuis longtemps. J’ai toujours tracé des parallèles entre la vôtre et la mienne. Je suis devenu plus empathique et disponible pour les autres. Pourtant, je suis seul.

Inévitablement, je suis de retour dans mon puits sans fond. La lumière que j’aperçois en haut est plus faible que jamais. Tant que je suis en vie, j’ai le temps pour un autre tour de roulette russe. Je ne veux pas vraiment mourir. Plus maintenant. Je suis déterminé à vivre à nouveau.

Les idées suicidaires sont néanmoins omniprésentes. Il suffit d’un simple déclic pour que l’esprit qui subsiste en moi se mette à mal fonctionner. J’attends la nuit pour pouvoir regarder les étoiles. Elles ne sont pas là. Seulement une faible lumière qui éclaire à peine autour de moi. Chacune de mes pupilles voit à travers des lunettes embrouillées, obscurcissant mes possibles. Mais je suis déterminé à sortir. Je grimperai à nouveau.

Chaque pipe, chaque aiguille, chaque paille que j’ai utilisées forment les barreaux de l’échelle que je grimperai pour accéder à mon nouveau monde. Je me hisserai pour laisser derrière moi ces choses et mon ancienne vie. Je me hisserai, pour revenir à la surface de la vie. Je l’ai fait encore et encore.

Les possibilités sont infinies, mais je n’ai pas oublié ce qu’était ma vie d’avant. Je peux me pardonner, et bien sûr, pardonner les autres aussi.

Mais ce n’est pas parce que je peux pardonner que je pourrai oublier. À chaque grimpe, mes genoux sont un peu plus usés. Tout ce temps passé dans la bouette fait en sorte que la vue n’est plus la même une fois rendu en haut. Plus je vieillis, plus les couleurs d’une vie nouvelle faiblissent.

Toute personne a ses épreuves et ses tribulations. Ses démons à affronter. Certaines sont peut-être plus lumineuses que moi, tant mieux pour elles. Mon expérience me convient peut-être, mais ce qui est bon pour moi ne l’est pas pour un autre. À chacun·e son chemin. Ce que je vois briller dans la vie des autres ne brille peut-être pas selon eux·elles. Nous avons tous·tes nos limites. Nous trainons tous notre propre fardeau. Aucun sentiment d’empathie, si intense soit-il, ne peut nous glisser dans la peau de l’autre.

Un jour, je crois, les lunettes tomberont. Le champ des possibles et les vastes réseaux de gens seront là. Bon nombre d’entre eux·elles sont des gens que je connais déjà et qui me voient sous un jour positif, mais qui avaient besoin que je me porte bien pour que je puisse les voir aussi. Les amis, la famille, l’amour dans ma vie jamais ne m’auront semblé si près. L’amour que j’ai déjà ressenti de façon si intense, mais que jamais je ne réussissais à garder. Je sais très bien que lorsqu’on rencontre ces gens, cette personne… c’est ce qui se passe à partir de ce moment-là qui compte.

Je n’oublierai pas d’apprécier ces moments, aussi passagers soient-ils. Les espaces vides sont maintenant révolus. Ceux et celles qui ont le plus compté pour moi compteront encore, et j’apprécierai le temps passé ensemble pour ce qu’il a été et quand il l’a été. Ne pas oublier le positif dans nos vies nous permettra de rester ici plus longtemps. Vaut mieux une vision positive que de regarder différentes nuances d’obscurité. Il est si important d’être bons envers les autres pour qu’ils nous rendent la pareille. Je crois que la plupart de nos meilleurs souvenirs sont ceux où ne nous sommes pas seuls. La vie est toujours mieux lorsque partagée avec les autres.

Si c’est ma seule chance de vivre ma vie pleinement et de perdre mon temps, alors perdons-le ensemble ! J’ai tant perdu de temps seul, et seul le temps passé seul est véritablement perdu. Je suis désolé de ne pas avoir été présent d’esprit, mais vivre sans ta présence ? Ou celle de n’importe qui d’autre ?

Seul, je suis perdu.

Alex McVean est un militant de la réduction des méfaits et de la politique en matière de drogues qui réside à Owen Sound, en Ontario, au Canada. Il est responsable des médias sociaux et des communications pour Bluelight.org et un membre de l’Association canadienne des personnes qui utilisent des drogues (ACPUD).

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