La réduction des méfaits dans les refuges – ça va de soi, ça sauve et ça change des vies

Photo Par Matthew Bonn

Depuis plus d’un an, les collectivités à l’échelle mondiale ressentent les impacts de la pandémie de la COVID-19 sur notre santé et notre bien-être (tant physique que mental et émotionnel). Sur le plan social, nous avons dû faire face à des fermetures, une distanciation sociale, à des pertes d’emplois et à des lancements de vaccins décevants et non livrés. Nous avons collectivement fait l’expérience de l’incertitude concernant le retour à la normale, et d’un désir commun que ce retour se fasse dans un proche avenir. Cependant, pour les membres de notre communauté de personnes qui consomment des drogues, et qui n’ont pas de domicile fixe, les impacts de la pandémie de COVID-19 ont été exacerbés et aggravés par la situation d’urgence qui entoure l’approvisionnement empoisonné de drogues en Amérique du Nord.     

Dans le but de minimiser les risques de transmission de COVID-19, les actions se sont multipliées dans tout le pays pour fournir un logement temporaire aux personnes sans domicile. Les efforts vont de séjours temporaires à l’hôtel, à des campements sanctionnés ou clandestins. Une attention a été posée sur les conséquences disproportionnées de la COVID-19 sur les populations non logées. Alors que les efforts en matière de logement sont essentiels, de nombreux refuges, hôtels et initiatives de logement temporaire ont maintenu des politiques punitives concernant la consommation de drogues, ce qui augmente les risques et les méfaits pour les personnes qui y séjournent ; en effet, cela oblige les gens à cacher leur consommation, mettant ainsi leur vie en danger. Ceci contredit complètement les principes à la base de la réduction des méfaits.

Ces environnements sont de plus en plus problématiques car les taux de surdoses mortelles continuent d’augmenter pendant la pandémie, les États-Unis ayant connu une augmentation de 29 % des décès par surdose de septembre 2019 à septembre 2020. Dans de nombreux endroits, on projette les pires taux de décès par surdose à ce jour. Malgré ces augmentations, les approches de réduction des méfaits sont manifestement absentes de nombreux programmes d’hébergement et de logement temporaire. 

Dans le Rhode Island, un État qui connaît des taux de surdoses importants, la pandémie de la COVID-19 a entraîné de fortes hausses dans les surdoses mortelles. De 2019 à 2020, le Rhode Island a connu une augmentation de 25 % des surdoses mortelles. Avec 384 décès par surdose, c’est le nombre le plus élevé jamais enregistré dans l’État. Bien que cette tendance ait suscité une grande attention à l’échelle de l’État, elle n’a pas encore eu d’impact significatif sur la façon dont les logements temporaires sont développés, exploités et mis en œuvre pendant la pandémie.

Au cours de la première vague de la pandémie de COVID-19, le Rhode Island a participé au financement de programmes d’hôtels-refuge. Cette initiative permettait non seulement de fournir un espace aux personnes sans domicile fixe afin qu’elles puissent s’isoler après un diagnostic ou une exposition à la COVID-19, mais elle visait également à reloger les résident·e·s des refuges afin de minimiser la transmission au sein des communautés. Ce programme a été refinancé au début de l’année 2021, au milieu de la deuxième vague de la pandémie au Rhode Island. L’initiative de logement a depuis permis de garantir l’accès à plus de 150 chambres à plus de 200 personnes. Bien que cette initiative ait permis de réduire le nombre d’occupant·e·s dans les refuges et de soutenir l’accès au logement pour des membres de la communauté sans domicile fixe, ces services ne s’appuient pas sur une approche globale à la réduction des méfaits.  

« Lorsque nous ne parvenons pas à pratiquer le modèle du logement d’abord à tous les niveaux, y compris dans les refuges, nous laissons tomber toute une population vulnérable. » – Pair·e aidant·e en travail de proximité au Rhode Island

Le modèle du logement d’abord offre une approche clé en ce qui concerne le logement pour les personnes qui consomment de l’alcool et d’autres drogues. Ce modèle vise à fournir un logement permanent et soutenant aux personnes sans domicile fixe, sans exiger l’abstinence ou l’engagement dans un traitement. Bien que les conditions d’entrée puissent permettre aux personnes qui consomment des drogues d’y rester, le modèle du logement d’abord court le risque de ne pas parvenir à soutenir véritablement les personnes s’il n’intègre pas des politiques, des principes et des procédures de réduction des méfaits.

« N’utilisez jamais seul·e. Allez-y doucement. Testez vos drogues avant de les utiliser. » 

Ce message universel de réduction des méfaits soulève des stratégies importantes, mais que faire si l’on séjourne dans un refuge ou un autre logement temporaire qui applique des politiques anti-consommation, et où la consommation de drogues sur place pourrait justifier une expulsion? Comment choisir entre l’autonomie et avoir un refuge? Au Rhode Island, c’est la situation difficile à laquelle sont confrontées de nombreuses personnes qui consomment des drogues lorsqu’elles sont hébergées temporairement dans des refuges ou des hôtels. Bien qu’ils fonctionnent selon le modèle du logement d’abord, les refuges et les hôtels temporaires n’intègrent pas d’approches de réduction des méfaits. Les règles interdisent la présence d’invité·e·s dans les chambres, tandis que les contrôles de santé aléatoires et le fait de se faire expulser si le personnel trouve des preuves ou un historique de consommation, exacerbent le risque de faire une surdose mortelle. Conséquemment, les personnes sont obligées de choisir entre leur bien-être et l’accès à un refuge.

Lors d’une rencontre avec une travailleuse de proximité, celle-ci a parlé à la Communauté de pratique des SBUSP de ces défis, et de ce qu’ils représentent pour ses clients : « J’ai eu des gens avec qui j’ai travaillé qui se sont fait virer des refuges parce qu’ils consommaient, et qui sont ensuite décédés d’une surdose mortelle alors qu’ils ou elles consommaient seul·e·s dans un hôtel subventionné; ces personnes ont parfois refusé l’accès aux seringues stériles et au Narcan par peur de se faire virer du programme de l’hôtel, et ainsi de suite. Tout cela aurait pu être évité si nous avions fourni à ces personnes un environnement basé sur la réduction des méfaits. Les surdoses n’ont jamais été aussi nombreuses, et tout le monde devrait faire tout ce qui est en son pouvoir pour éviter les décès. »

Ces problèmes sont aggravés par le fait que de nombreux services dans l’État opèrent dans des silos, limitant ainsi l’intégration des programmes de réduction des méfaits dans d’autres sphères de services. Si cette situation est en partie due au fait que les organismes sont surchargés de travail et disposent souvent de budgets restreints, il existe également des différences philosophiques qui peuvent saper les efforts de prévention des surdoses dans l’État.

“Nous devons revenir à l’époque où le programme du logement d’abord a vu le jour à New York, puis a été adopté à Vancouver et à Londres. Il s’agissait alors d’une approche de réduction des méfaits, afin que les personnes puissent être logées sans avoir à suivre un traitement ou à adopter une vision étroite du rétablissement.”

Nous devons revenir à l’époque où le programme du logement d’abord a vu le jour à New York, puis a été adopté à Vancouver et à Londres. Il s’agissait alors d’une approche de réduction des méfaits, afin que les personnes puissent être logées sans avoir à suivre un traitement ou à adopter une vision étroite du rétablissement. Bien que les critères d’admission au logement à bas seuil soient impératifs, cela n’a pas vraiment d’importance si nous ne contribuons pas à garder les gens dans leur logement. Une première étape nécessaire est l’éradication des politiques qui exigent une consommation en cachette, ce qui peut augmenter le risque de surdoses mortelles et les autres méfaits liés aux politiques punitives sur les drogues. Nous devons également modifier notre perception du rétablissement en nous éloignant de l’abstinence et en offrant aux individus une gamme de soutiens qui répondent à leurs besoins. Il est également urgent de mettre en place des services de réduction des risques comme la naloxone et les technologies d’analyse des substances dans les refuges, les hôtels et les autres logements à but non lucratif.

“Intégrer des approches de réduction des méfaits dans le programme logement d’abord est essentiel pour soutenir de manière significative les résident·e·s qui consomment des drogues.”

Intégrer des approches de réduction des méfaits dans le programme logement d’abord est essentiel pour soutenir de manière significative les résident·e·s qui consomment des drogues. Trop de personnes sont mortes pour que les fournisseurs de logements ne changent pas leur philosophie pour y inclure la réduction des méfaits. Nous avons besoin d’incorporer la réduction des méfaits dans les refuges et les hôtels, et nous aurions dû le faire hier. Il est temps d’agir.

Par: Dr. Alex Collins

Dr. Alex Collins est une associée de recherche postdoctorale à l’école de santé publique et à l’Université Brown. Elle est ethnographe et mène des recherches qualitatives axées sur le logement, les surdoses et l’accès aux services de réduction des méfaits. Depuis son retour aux États-Unis, après avoir vécu à Vancouver pendant six ans, son objectif est de contribuer à la mise en œuvre aux États-Unis d’interventions de réduction des méfaits fondées sur les données probantes.

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