Comment une alliance entre les États-Unis et le Canada pourrait habiliter les personnes qui suivent un traitement de maintien à la méthadone

Photo par Matthew Bonn

Le sevrage aux opioïdes est l’une des pires expériences que nous avons vécues, plus de fois qu’on ne peut en compter. Nous sommes tout aussi conscients du peu d’options possibles menant à la criminalisation des personnes qui consomment des drogues lorsque celles-ci tentent de se soulager de cette expérience épouvantable.

À part les programmes de douze étapes fondés uniquement sur l’abstinence, qui sont non seulement mal accueillis par de nombreuses personnes utilisatrices de drogues, mais connaissent aussi de très faibles taux de réussite (même selon leurs propres critères) et peuvent être décrits comme ressemblant à une secte, il y a peu d’options. Nous devons soit courir les risques d’un marché illicite frelaté et instable, soit troquer notre liberté et notre dignité contre les « menottes liquides » des règlements des programmes de maintien à la méthadone.

Une autre option est la buprénorphine. La buprénorphine est moins réglementée, mais elle pourrait ne pas « contenir » tous les symptômes des personnes qui ont une tolérance élevée aux opioïdes. En même temps, les programmes d’approvisionnement sécuritaire qui offrent des capsules ou des injections d’hydromorphone ne sont accessibles qu’à une poignée de personnes dans quelques collectivités.  

Nous avons tous les deux fait face à ces choix difficiles dans deux pays différents, le Canada et les États-Unis, qui ont leurs propres règles, normes culturelles et contextes sociopolitiques. Ainsi, bien que nos passés se ressemblent beaucoup, notre milieu nous a menés à différentes expériences et perspectives. 

Une plus grande coopération entre les personnes qui consomment des drogues et nos allié·e·s de part et d’autre des frontières géographiques et politiques pourrait être à l’avantage de tous et toutes. Comparer la situation des différents pays peut nous aider dans notre objectif de créer un monde plus sécuritaire et plus juste pour les personnes qui consomment des drogues. En se tournant vers d’autres territoires et en collaborant davantage avec eux, on pourrait améliorer les politiques en matière de doses de méthadone à emporter; par exemple, l’Inde a instauré les doses à emporter chez soi pendant la pandémie. C’est une solution simple; pourquoi les autres pays n’ont-ils pas suivi le pas? 

Une meilleure communication pourrait permettre de mieux comprendre la légitimité de notre point de vue. Les obstacles et les inégalités en matière d’accès aux substitutions des opioïdes existent aussi à l’étranger. Certains de ces obstacles pourraient être éliminés en prenant en compte la perspective des personnes qui ont besoin d’accéder à ces services. Cela est crucial pour les personnes parmi nous qui consomment des opioïdes illicites comme le fentanyl, l’héroïne et d’autres analogues d’opioïdes synthétiques. Les personnes qui consomment « ces drogues-là » sont bombardées de campagnes interminables qui ont comme but de les stigmatiser, de les criminaliser et de les marginaliser.

“Les personnes qui consomment « ces drogues-là » sont bombardées de campagnes interminables qui ont comme but de les stigmatiser, de les criminaliser et de les marginaliser.”

Une meilleure communication pourrait également permettre de comparer les différentes stratégies, politiques et expériences dans le but d’améliorer l’efficacité des programmes. Par exemple, même si nous avons tous les deux toujours été déconcertés par l’ampleur de la réglementation relative à la méthadone, comparer l’expérience des personnes qui ont accès à ces services permet de mettre en lumière les différences entre les programmes canadiens et américains. Par exemple, même si les différences dans la manière d’organiser, de gérer et de distribuer la méthadone sont importantes entre le Canada et les États-Unis (le Canada étant le plus progressiste des deux), de nombreuses personnes aux États-Unis ignorent à quel point leur traitement est médiocre par rapport à ce qui se passe au nord de la frontière. Cette différence est mise en évidence lorsque l’on compare les politiques d’un pays à l’autre.

Une première étape est au niveau de la prescription. Au Canada, les prescripteurs et prescriptrices devaient auparavant passer par un processus de certification qui a été défini, depuis, comme un obstacle; ce programme est donc désormais encouragé plutôt qu’exigé. Au lieu de devoir passer par un système de cliniques comme aux États-Unis, les patient·e·s au Canada reçoivent normalement leurs médicaments à leur pharmacie du coin. Le Canada est également beaucoup moins strict en matière de doses à emporter et permet aux patient·e·s d’aller récupérer leur dose à la pharmacie de leur choix. Même les personnes qui doivent s’y présenter quotidiennement disposent, dans la plupart des cas, d’une plage horaire raisonnable pour venir chercher leur dose. Cela confère plus de liberté aux patient·e·s, qui sont moins forcé·e·s de toujours être à un emplacement particulier à une heure précise. Des médecins canadien·ne·s militent même activement pour l’établissement d’un approvisionnement sécuritaire de drogues!

Les patient·e·s aux États-Unis, par contre, ne reçoivent aucune dose à emporter et doivent se présenter à leur clinique quotidiennement. Plusieurs sont également obligé·e·s de participer à des séances de groupe et de counseling individuel, et d’assumer d’autres responsabilités qui ne sont pas forcément voulues des patient·e·s et qui ne leur sont pas forcément bénéfiques. En fait, c’est de la coercition.  

Finalement, une meilleure coopération pourrait maximiser les occasions de revendication. En réponse à la COVID-19, le Canada et les États-Unis ont tous deux amélioré l’accès à la méthadone, et certain·e·s patient·e·s ont reçu pour la première fois des doses à emporter. Pour certaines personnes, c’était la première fois que leur vie n’était pas entièrement régie en fonction de l’horaire de dispensation des doses de méthadone de leur clinique.  Ainsi, nous pouvons non seulement comparer la situation entre les deux pays avant et après le changement dans la réglementation, mais aussi la manière dont les différences et les similitudes entre les mesures au Canada et aux États-Unis ont influencé les résultats des programmes. 

“Pour certaines personnes, c’était la première fois que leur vie n’était pas entièrement régie en fonction de l’horaire de dispensation des doses de méthadone de leur clinique.”

Les données générées par le genre de coopération communautaire que nous encourageons démontrent, jusqu’à présent, que les patient·e·s ont pour la plupart pris leurs médicaments comme prescrits, contrairement au détournement massif de doses qui était prédit par certaines personnes. Autre point tout aussi important, l’accès amélioré aux doses à emporter a permis aux patient·e·s de jouir d’une plus grande stabilité, notamment en facilitant le travail et les études, et de réduire la stigmatisation et l’autostigmatisation, tout cela grâce au fait de ne pas avoir à se présenter à la clinique aussi souvent. Une recherche a montré que lorsqu’une personne partage ses drogues, prescrites ou non, il s’agit d’une pratique de gentillesse, de compassion et de soin, plutôt que d’un méfait.

Quel est le but d’administrer des médicaments pouvant sauver des vies si les restrictions sont telles qu’ils ne leur permettent pas de vivre leur vie? Cette gentillesse et cette compassion doivent se poursuivre après que la COVID-19 est maîtrisée. Il serait immoral de retirer les doses à emporter à des personnes qui n’ont rien fait de mal.

Nous travaillons tous les deux sur les politiques en matière de drogues, à notre compte, dans le milieu universitaire et pour des organisations sans but lucratif et nous utilisons de la méthadone en même temps que nous travaillons; la conclusion est bien simple. Lorsqu’il est temps de modifier une politique qui a une incidence sur une population donnée, il faudrait collaborer avec celle-ci. Cela revient à l’un des plus vieux principes de la réduction des méfaits et de la justice sociale « Rien sur nous, sans nous ». Si les gouvernements et les entreprises élaboraient leurs services en collaboration avec les personnes qui les utilisent, il y aurait une meilleure adhésion de la part de la communauté et moins de problèmes à traiter à l’avenir.

Par Dr. David Frank & Matthew Bonn

Dr. David Frank: David a récemment obtenu son doctorat en sociologie du Graduate Centre du City University of New York, et il est actuellement chercheur postdoctoral au programme de recherche sur la formation comportementale et scientifique en consommation de substances à l’Université de New York. Il se base sur des méthodes principalement qualitatives pour étudier la consommation de substances et les enjeux de traitement dans le contexte criminalisant de la Guerre contre la drogue. Dans sa recherche, David examine en quoi les narratifs biomédicaux qui entourent la dépendance sont souvent déployés pour invisibiliser le rôle de forces structurelles, comme les politiques et La loi, dans les comportements qu’on attribue à la consommation de drogues. 

Matthew Bonn : Résidant actuellement au Mi’kma’ki, le territoire ancestral et non cédé du peuple Mi’kmaq, Matthew agit en tant que coordonnateur de programme auprès de l’Association canadienne des personnes qui utilisent des drogues (ACPUD), siège comme membre au Conseil national des étudiant.e.s canadien.ne.s pour les politiques éclairées sur les substances psychoactives et occupe un poste d’agent de transfert des connaissances au Dr. Peter Centre. Ses écrits à titre de rédacteur indépendant ont été publiés par Policy Options, The Conversation, CATIE et The Coast, entre autres publications. Il agit également à titre de conseiller au contenu canadien pour le magazine new-yorkais Filter. Matthew est une personne qui utilise des drogues et un ancien détenu.

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