À l’intersection de la transidentité, de la consommation de drogues et d’un système de santé défaillant

Photo Par: Noah

Une expérience commune parmi les personnes transféminines que je connais (y compris moi) est de tenter de sortir de l’autodestruction de notre passé afin de trouver la guérison. Ensevelies sous le capitalisme, les traumatismes médicaux et les problèmes de santé mentale, beaucoup trop d’entre nous ont du mal à respirer, peu importe si nous croyons en nous :la société exige la perfection.

Ma transition a été une bataille ardue. Malheureusement, je fais partie des femmes qui ne réagissent pas bien à la HTR (hormonothérapie de remplacement). De ce fait, j’ai souffert d’une grave déficience hormonale pendant des années, ce qui a gravement affecté ma santé physique et mentale. J’ai eu la chance de recevoir une chirurgie d’affirmation de genre qui m’a sauvé la vie, mais cette intervention s’est accompagnée de complications. Dès lors, mon cocktail de symptômes n’a cessé de progresser et pire encore, j’ai eu du mal à trouver des spécialistes compétent·e·s en matière de soins de santé pour les personnes trans. J’écris ces lignes aujourd’hui sans connaître de solutions, malgré des tests invasifs, des heures et des heures de recherche personnelle et de l’impuissance des nombreux médecins et chirurgien·ne·s qui m’ont tous répété les mêmes mots : « Je ne peux pas vous aider ».

La transition médicale est fortement stigmatisée. Les premières questions qu’on entend lorsqu’on dévoile sa transidentité sont: « si tu le regrettes? » et « si ça se passe mal ? ». Je ne regrette absolument pas ma transition médicale (plusieurs études montrent que moins de 1 % des personnes transgenres la regrette), mais ce serait mentir de ne pas avouer qu’il m’est arrivé de m’effondrer en larmes. Qu’un soin médical ne me convienne pas, d’accord, mais ne pas savoir pourquoi et comment est encore plus difficile. Comme beaucoup d’entre nous se battent encore pour obtenir des soins adéquats, je ne m’attends pas à recevoir de soutien de la part du corps médical. Une étude réalisée en 2011 a montré que 50 % des personnes transgenres doivent informer leurs médecins sur les soins adéquats pour les personnes trans, réalité qui m’est beaucoup trop familière.

Au cours des années, cette bataille m’a épuisée physiquement et a affecté ce qui restait de mon bien-être psychologique.

Au fil des ans, j’ai développé une certitude au sujet des traumatismes, de la santé mentale et de la guérison: le rétablissement n’est pas linéaire.

Vous vivez des jours, des semaines et même des années difficiles, puis vous allez bien, puis vous allez mal, puis vous allez bien et l’histoire se répète. Pour moi, la dépendance fait partie des processus d’autodestruction profondément ancrés dans mes traumatismes.

J’ai craqué et pendant un certain temps, j’ai rechuté quotidiennement. J’en ai payé les frais : physiquement, mentalement et spirituellement. C’était une évasion bien nécessaire à la nouvelle réalité douloureuse de femme transgenre qui s’identifie comme une personne récemment handicapée. Ces épreuves se sont enchaînées au cours des années jusqu’à ce que je n’en puisse plus : la perte de ma famille et de mes amis, le harcèlement et maintenant les traumatismes médicaux. D’ailleurs, selon une étude de 2014 sur la prévalence de la consommation de substances psychoactives chez les femmes transgenres, 70 % des participantes consommaient des drogues. Le risque augmentait considérablement chez celles qui étaient aux prises avec des problèmes de santé mentale.

Les mois suivants ont été une montagne russe de mécanismes d’adaptation malsains et de tentatives de rétablissement. Je devais tenter une dernière fois de chercher des soins médicaux. Mon médecin de famille, après avoir admis qu’il se sentait impuissant face à la situation, m’a référée à un psychiatre qui avait la réputation d’être un expert dans ce domaine.

Je devrais écrire un roman sur les expériences horribles que j’ai vécues dans l’industrie psychiatrique et avec les soi-disant professionnel·le·s de la santé mentale chargé·e·s de me soigner. Cette dernière recherche de soins n’a pas été différente des autres. J’ai partagé tous les détails intimes de mes problèmes de santé mentale. J’ai supplié qu’on me propose d’autres options que celles qui m’étaient proposées. J’ai quand même été mal diagnostiquée. Le psychiatre a coupé court à ma consultation après m’avoir prescrit un antidépresseur dont la réputation est de pousser les gens au suicide en raison de ses fréquentes pénuries et en raison de ses effets de sevrage intenses (et bien documentés). Je n’ai pas présenté l’ordonnance à un pharmacien·ne ni pris rendez-vous pour un suivi.

Un mois plus tard, je ne fais plus de rechutes et je m’automédicamente régulièrement avec du cannabis. Bien que cette substance ne soit pas sans effets secondaires, je me sens toujours humaine lorsque je la consomme, contrairement aux antidépresseurs. Une étude récente a démontré que près de 65 % des personnes qui prennent des antidépresseurs voient un effet négatif sur leur capacité à ressentir des émotions. La marijuana m’aide plutôt à gérer mes symptômes et me permet de m’évader de la société (et du capitalisme) pour un moment.

Lorsque la vie devient complètement intolérable, les psychédéliques me rappellent à nouveau la beauté de l’existence humaine. Les études montrent que cette prise de conscience est courante, les bénéfices se prolongent souvent pendant des mois après la consommation.

Je suis reconnaissante, bien au-delà des mots, envers ces substances qui m’apportent le bonheur lorsqu’il semble impossible à trouver. Malheureusement, ce traitement ne peut être offert sans un cadre sécuritaire, soit la décriminalisation des psychédéliques.

J’ai pris en main ma propre santé, pour le meilleur et pour le pire. Je continue de consacrer mon énergie vers ma guérison à travers l’art, les loisirs, le militantisme et, surtout, ma merveilleuse famille d’ami·e·s.

Après des années de travail difficile sur moi, je peux affirmer vivre une relation saine (bien que complexe) avec la consommation de substances. Ce n’est pas le cas pour les personnes transféminines moins privilégiées qui m’entourent. Beaucoup d’entre elles n’ont toujours pas accès à des soins de santé adéquats ou même à des soins de santé tout court en raison de la discrimination, de la peur et des traumatismes antérieurs. Cette réalité est amplifiée par l’intersectionnalité des autres marginalisations telles que la race, les handicaps et la grossophobie.

Comment pouvons-nous, en tant que personnes transféminines, être à la hauteur des attentes ridiculement élevées imposées par la société alors que nous luttons pour survivre ?

Comment faire face à la honte, à la violence et au ridicule, auxquels nous sommes confrontées lorsque nous ne sommes pas parfaites (et sobres)? Comment concentrer notre énergie sur la guérison quand nous sommes toujours occupées à lutter pour nos besoins primaires? L’automédication me soulage pour l’instant, mais qu’en est-il pour les autres pour qui n’ont pas cette option? Que se passe-t-il lorsque nous sommes à court de solutions?

L’accès à des professionnel·le·s de la santé compétent·e·s dans le domaine des soins aux personnes transgenres est primordial. Des thérapies de traitement de la dépendance et des soins psychologiques guidés par les approches sensibles aux traumatismes sont nécessaires. Ces soins doivent être centrés sur les besoins spécifiques des personnes transgenres. L’une des nombreuses études de ce type réalisée en 2010 montre qu’en améliorant l’accès à des soins pour les personnes transgenres et en réduisant le stress vécu par les minorités, les femmes transgenres peuvent avoir une qualité de vie et une santé mentale similaires à celles de la population féminine en général.

On ne se tue pas parce qu’on déteste être trans. Nous nous tuons parce que la société déteste notre transidentité. Nous nous tuons aussi parce que le système rend notre remontée à la surface impossible et nous empêche de trouver l’amour de soi dont nous avons désespérément besoin pour guérir.

 

 

 Ivy (elle/la) est une femme blanche et transgenre dans la vingtaine qui vit sur le territoire non cédé des Coast Salish (appelé Vancouver). Elle est connue pour ses écrits sur l’identité de genre et son art trans-positif. Elle consacre son temps au militantisme, à la musique et à l’art d’apprendre à s’aimer. Instagram: @cisturbed

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