La stigmatisation est en train de nous tuer

J’ai rechuté pendant trois semaines autour du Nouvel An, et ça m’a presque tuée.

C’est l’enfer icitte. Je consomme des substances depuis que j’ai 15 ans. Ça m’a mené à des endroits dont je n’ai pas envie de me souvenir. Mais cette fois, c’est totalement différent.

C’est une tout autre game. Et c’est le temps de changer les règles.

Depuis que j’ai arrêté de consommer, les gens me disent que j’ai fait le bon choix. Que j’ai vu la lumière, que je ne dois pas m’inquiéter de ceux et celles que j’ai laissés derrière moi, car ils ne sont pas encore prêts.

C’est n’importe quoi.

En tant que grande militante pour une consommation de substances plus sécuritaire, je suis privilégiée dans mon rétablissement. J’avais mon équipe personnelle de soutien à toute heure du jour, tous les jours. J’ai vraiment eu droit au meilleur traitement. Mais même avec toutes ces personnes pour me relever, pour prendre des décisions quand je ne le pouvais pas, qui faisaient tout pour moi, c’est la chose la plus difficile que j’ai jamais faite.

Et ça a duré trois semaines.

Bordel, comment voulez-vous que les personnes qui sont dans cette situation depuis des années s’en sortent ? Ces gens qui n’ont pas ce même soutien ? Ces gens qui ont si désespérément besoin de rester en santé, mais qui n’ont accès qu’à des services très limités et de base, du lundi au vendredi, de 8 h à 16 h ? Comment peut-on s’attendre à ce que quelqu’un·e s’en sorte ?

On ne peut pas. Pas avec la direction que prennent les choses.

Il nous faut une offre sécuritaire de drogues. POUR TOUTES LES DROGUES. Arrêtez de choisir ce que les personnes peuvent consommer. Vous jouez à la roulette russe avec des vies humaines. Légalisez toutes les drogues et réglementez-en l’offre.

C’est simple. Canada, arrête de te préoccuper de ce que les autres pensent et agis !

Arrête de laisser des centaines d’entre nous mourir chaque semaine.

Arrête de nous rendre responsables de ce problème.

Arrête de nous blâmer pour les erreurs de la société. Ce n’est pas nous qui avons créé ce monstre.

C’est toi.

Le monstre grandit depuis qu’on nous retire nos pilules et nos patchs, depuis qu’on intercepte nos cargaisons de cocaïne. Il grandit alors qu’on voit notre accès aux services rapetisser, des services dont on a besoin et sur lesquels on compte. Le monstre est né ainsi, par l’offre et la demande. En retirant l’offre, on a fait exploser la demande. Et c’est tellement toxique, ce qu’on nous offre. Plein d’analogues d’opioïdes, du crystal meth et dieu sait quoi d’autre se sont retrouvés dans la rue. Et vous êtes restés là, les bras croisés, et les sourcils froncés, à nous reprocher de les consommer. Vous avez haussé les épaules quand on a commencé à tomber comme des mouches. Vous nous avez blâmés.

« C’est ton choix. Si tu ne voulais pas vivre comme ça, tu ne le ferais pas. »

« VOUS N’AVEZ QU’À ARRÊTER DE CONSOMMER ! »

C’est simple, non ? Pas vraiment.

Même avec les meilleur·e·s médecins, les meilleur·e·s infirmier·ère·s, thérapeutes et travailleur·euse·s sociaux·sociales à ma disposition, ça a été ma pire désintox. Ça fait huit jours, et je suis toujours salement en manque. Et ça, avec une chiée de méthadone, une tonne de Kadian et de benzos, un tas de clonidine, des Tylenol et des Advil. Je ne dors presque pas. Et quand j’y arrive, je fais des cauchemars et j’ai des sueurs nocturnes. Je me traîne encore la moitié de la journée. Mes jambes sont tellement agitées et j’ai mal de la tête aux pieds.

Mais je fais partie des personnes chanceuses.

J’ai eu un espace sécuritaire pour m’en remettre SEULEMENT parce que je suis privilégiée. Sans ce privilège, je ne m’en serais pas sortie.

Trois semaines, c’est tout ce que ça a pris pour me mettre à terre.

Comme je l’ai mentionné, je suis entourée par ce qu’il y a de mieux en matière de soutien à la dépendance. Je le suis depuis longtemps et j’ai réussi à me relever.

Il faut mettre ce même niveau de soutien à la disposition de toute personne qui veut aussi s’en sortir. Donnez-nous l’aide nécessaire pour qu’on se sorte de ce trou que vous avez creusé.

Le contrôle et la réglementation ne font que nous enfoncer davantage et aggravent la situation. C’est la source de la violence et de notre honte, qui se nourrit et s’épanouit dans ces endroits sombres. On est dans un cul-de-sac. Les arrestations ne régleront rien. Ça serait déjà fini si ça fonctionnait. Mais les choses ne font qu’empirer.

À la place, essayez donc de nous demander ce dont on a besoin. Je vous garantis que vous en aurez, des réponses. En plus d’un approvisionnement sécuritaire et de sites de consommation sécuritaire, on a besoin de logement. À Brockville, c’est impossible pour quiconque de trouver un logement ou de l’hébergement, et encore moins quelque chose d’abordable. On n’a même pas de refuge. On vient TOUT JUSTE d’ouvrir une halte-chaleur pour la nuit, mais il n’y a nulle part où aller le jour. Même les piaules où on allait ne sont plus sécuritaires. Ça doit changer immédiatement.

Ce poison est en train de changer les personnes.

Avant, on prenait soin les un·e·s des autres, mais maintenant, c’est chacun·e pour soi. Les personnes sont volées, violées et battues régulièrement. Certain·e·s surdosent de façon intentionnelle ou s’injectent mutuellement une dose mortelle pour voir ce qui va se passer. Ça ne ressemble pas au monde que j’ai quitté il y a quelques années et ce n’est pas non plus un monde dans lequel je me sens bien.

Il nous faut plus d’accès aux traitements de désintox médicale. Ce n’est pas sécuritaire de se sevrer de ces substances autrement, qui sont remplies de benzos, d’antidépresseurs, d’antipsychotiques et de toutes sortes de cochonneries. On ne peut pas s’attendre à ce qu’on arrête d’un seul coup, même dans un établissement de désintox. Il faut une prise en charge médicale. Toute autre méthode serait si dangereuse que ce serait de la négligence.

Il nous faut aussi des options de traitement de jour, et pas avec la méthode des 12 étapes. Ce n’est pas un traitement et il faut arrêter de prétendre que ça en est un. On a besoin de programmes fondés sur des données probantes et qui tiennent compte des traumatismes. Par exemple, notre ville a lancé un excellent programme pour les moins de 30 ans. Pendant 30 semaines, les personnes sont payées pour construire des minimaisons. Le programme est dirigé par une femme extraordinaire qui a tissé une relation thérapeutique avec chacune des personnes participantes. En plus d’apprendre un métier et de gagner de l’argent, elles ont du soutien et sont aiguillées vers ce dont elles ont besoin. C’est le genre de programmes et le genre de personne pour les gérer qu’il nous faut.

LA STIGMATISATION. J’emmerde la stigmatisation.

C’est ce qui nous empêche d’aller mieux. La stigmatisation nous rend honteux par vos erreurs. Elle vous empêche d’offrir les services dont nous avons besoin. À cause d’elle, nous portons le poids de vos erreurs sur nos épaules. Il faut mettre fin à la stigmatisation que nous vivons, et c’est seulement en abordant le sujet de front que ça se passera. Il faut éduquer les gens. On est en 2021, pas en 1951. Fini le temps de « Dites non à la drogue », ça n’a pas fonctionné. La méthode dure n’a plus sa place. L’abstinence n’est pas synonyme de guérison. Itinérance ne signifie pas inutilité, et la consommation de substances n’est pas un échec moral. Nous avons tous et toutes droit au même niveau de bienveillance et de compassion.

Vous devez écouter ce que les personnes ont à dire, et pas seulement ceux et celles qui se sont rétablis, qui ont retrouvé leur famille et qui sont reconnaissants pour chaque seconde passée en vie.

Il faut aussi entendre la voix des personnes qui en arrachent chaque minute de leur vie.

Nous avons besoin que vous sachiez à quel point cette vie est horrible et combien il est difficile de survivre. Peut-être que de cette façon, vous comprendrez à quel point nous avons désespérément besoin de ces services et comment ils pourraient changer notre vie. Peut-être qu’alors, vous passerez à l’action au lieu de jaser.

Peut-être que vous commencerez à vous préoccuper des centaines de personnes qui meurent chaque SEMAINE au pays et ferez quelque chose pour y mettre fin. Les personnes n’ont pas à mourir. C’est à cause de vos mauvaises politiques que nous mourons. C’est parce que vous refusez de les changer que nous mourons. C’est parce que vous vous en fichez que nous mourons.

Souvenez-vous, c’est vous qui avez créé ça, pas nous. Vous devez nous aider à nous en sortir. Ça ne disparaîtra pas tout seul, et la situation ne fera qu’empirer jusqu’à ce que vous le fassiez.

– Jes Besharah, une Canadienne qui utilise des substances

Jes Besharah

Jes Besharah (elle) est une personne utilisatrice de drogues qui est devenue une ardente défenseuse des droits des personnes qui consomment des drogues et de la réduction des méfaits entourant la consommation. Elle a initié de nombreuses conversations dans l’espoir de mettre fin à la stigmatisation des drogues et des personnes utilisatrices de substances dans sa communauté. Jes est diplômée du programme en dépendances et santé mentale du St. Lawrence College. Elle travaille comme conseillère en réduction des méfaits au Centre de santé du district de Leeds, Grenville et Lanark et comme paire aidante auprès des Canadian Addiction Treatment Centres. Elle a joué un rôle clé dans le lancement de l’équipe Brockville Overdose Outreach Team (BOOT). Elle siège également à son comité municipal de stratégie sur les drogues et agit à titre de conseillère ayant une expérience concrète de la consommation auprès de différentes équipes de politiques et de recherche en Ontario.