La souffrance silencieuse des pompiers

Photo éditée par Matt M.

Je m’appelle Matt, et depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours rêvé d’être pompier pour pouvoir aider les gens. À l’époque, je travaillais comme sauveteur pendant l’été. Je faisais mes cours de RCR, et l’idée d’être pompier me semblait aller de soi. Ça me paraissait plus naturel qu’une carrière universitaire ou de suivre les traces de mon père en construction.

Pendant des années, tout allait pour le mieux. Si vous aviez demandé à mes profs du primaire où ils me voyaient dans 20 ans, ils vous auraient probablement répondu « Il fera de grandes choses! ». Quelque part en chemin, je me suis mis à m’intéresser à des trucs qui me faisaient sentir bien et j’ai commencé à consommer des opiacés.

J’ai terminé mes études collégiales en sécurité incendie avec les meilleures notes. Plutôt que de me contenter des exigences minimales pour devenir pompier, j’ai voulu obtenir des certifications connexes afin de me démarquer des autres. Je suis aussi en bonne forme physique. En théorie, je devrais être prêt à aller combattre des incendies, non? Si seulement c’était aussi simple.

En tant que personne qui consomme des drogues, j’ai peur de la dernière étape : poser ma candidature à un poste dans un service d’incendie. Pour être plus précis, je m’inquiète de devoir de passer un test de dépistage de drogues et je me questionne sur ce que ça ferait d’être un pompier qui consomme des drogues. Comment réagiraient mes collègues ou mes supérieurs? Approuveraient-ils ce mode de vie? En quoi la consommation d’alcool est-elle différente de celle d’opioïdes? Rapidement, je me suis mis à faire des recherches sur ces sujets. J’ai commencé à faire des liens – la consommation de substances chez les pompiers, la santé mentale, les événements traumatisants pendant le travail. Si jamais j’arrive à surmonter cette réalité et je deviens pompier, j’espère que mon histoire aidera à faire avancer la cause.

Ma peur du test de dépistage avant l’embauche est l’un des principaux obstacles qui me font hésiter à faire le saut. Les exigences ne sont pas les mêmes d’un endroit à l’autre, mais une fois le test effectué, on n’en demande généralement pas d’autres, à moins d’un incident. Selon moi, ce système est dépassé et défaillant. Au Canada, il est arrivé que des pompiers soient pris en flagrant délit de consommation et de vente de drogues, même en dehors des casernes.

Il semble que le test de dépistage à l’embauche ne dissuade pas la consommation ou la vente de drogues chez les pompiers. Une fois en emploi, les pompiers sont sujets aux traumatismes et à d’autres problèmes de santé mentale, qui surviennent souvent en même temps, et la consommation de drogue devient souvent une façon d’atténuer la douleur psychologique.

Le dépistage des drogues ne sert donc pas à grand-chose, sauf à renforcer la stigmatisation, la discrimination et la peur. En stigmatisant la consommation de drogue, on accroît les risques liés à leur utilisation et on décourage les gens à en parler. Certaines personnes essaieront de la cacher et des pompiers pourraient être tentés de falsifier leur test de dépistage et de consommer des drogues au travail. D’après ce que d’autres pompiers m’ont raconté, des histoires que j’ai lues et des données anecdotiques, certains pompiers refoulent leurs émotions et vivent des traumatismes qui ne sont jamais correctement soignés, ce qui peut les pousser vers la consommation de substances comme des opioïdes, de l’alcool ou des stimulants, ou vers d’autres conséquences non souhaitables.

J’ai rarement rencontré un pompier qui n’aimait pas sa profession, mais les apparences sont parfois trompeuses. N’importe qui peut souffrir en silence et se servir d’une foule de mécanismes de défense, qui ne sont pas tous idéaux. J’ai remarqué que les pompiers avaient souvent un drôle de sens de l’humour pour gérer les situations difficiles et horribles. Ça crée une atmosphère particulière dans les casernes qui peut exacerber les problèmes de santé mentale dont souffrent les pompiers, comme l’épuisement professionnel ou le trouble de stress post-traumatique. Dans un tel environnement où il n’est pas toujours facile de parler ouvertement de ses difficultés personnelles, la consommation de drogues peut s’intensifier.

Dans un article de Firefighting in Canada, le pompier Christopher Howe se confie : « À mon premier verre, tous mes problèmes se sont envolés. J’ai trouvé beaucoup d’acceptation grâce à l’alcool et aux drogues. Je savais que j’étais alcoolique depuis un petit moment déjà. Je vivais un peu une double vie. » Les personnes utilisatrices de drogues, les personnes qui vivent avec des problèmes de santé mentale ou les personnes en situation de logement précaire sont toutes très familières avec cette double vie. « Selon la National Fire Protection Association, 62 085 blessures se sont produites chez les pompiers en 2016. Pour aider à la guérison, les médecins prescrivent souvent des analgésiques opioïdes. Si ces substances soulagent la douleur à court terme, elles peuvent aussi créer une dépendance si on en abuse ou si on s’en sert trop longtemps. »

Une autre étude menée en 2012 publiée dans Occupational Medicine mentionne que « 56 pour cent des pompiers ont également bu de façon excessive au cours des derniers mois. » De plus, selon l’initiative pour le bien-être des pompiers Fire Service Joint Labor Management Wellness-Fitness Initiative, « l’alcool est la substance dont les pompiers abusent le plus ».

Les problèmes psychologiques, sociaux et de consommation passent sous le radar. La honte, la stigmatisation et la dépression prennent alors toute la place.

Les pompiers et autres premiers répondants font face à des problèmes de dépendance et de santé mentale pour toutes sortes de raisons. Par exemple, il est parfois dur pour eux d’admettre qu’il y a un problème : les pompiers sont tellement habitués à aider les gens dans le besoin qu’il peut être difficile d’aller chercher de l’aide pour leurs propres problèmes de dépendance, de stress post-traumatique ou de dépression. L’image d’invincibilité cultivée dans les casernes nourrit chez les pompiers la crainte d’admettre qu’ils ont un problème de santé mentale, de peur de paraître inapte au travail ou alors faible ou invalide.

Derrière les souvenirs troublants que laissent les blessures et décès horribles dont les pompiers sont témoins se cache une foule de peurs persistantes : entre autres, la perspective de subir une blessure débilitante qui entraînerait la fin de leur carrière ou leur décès et les conséquences inimaginables pour leur famille.

Tapies dans un petit coin, ces peurs surgissent au moment où ils s’y attendent le moins. C’est leur fardeau. Les pompiers font passer la sécurité des autres avant leur propre santé mentale.

Pour que les pompiers ne souffrent plus en silence et qu’ils aient la possibilité de gérer le stress lié à leur travail dans un milieu sans jugement et stigmatisation, il faut changer la façon dont on traite la consommation de substances et la détresse psychologique. Il faut réévaluer le recours aux tests de dépistage des drogues, au traitement imposé de la dépendance et au licenciement. Les personnes qui veulent devenir pompiers devraient pouvoir réaliser leur rêve et gérer leurs défis personnels dans un environnement qui favorise la diversité des personnalités et l’ouverture aux nouvelles idées et approches. Les séquelles laissées par la stigmatisation, les préjugés et le statu quo causent beaucoup trop de tort à trop de gens, et ce, depuis trop longtemps.

Plutôt que d’entretenir des préjugés sur une personne, dans le climat de peur et de honte actuel, il faut commencer à miser sur la qualité du travail accompli. C’est particulièrement vrai lorsque les actions d’une personne ne causent aucun tort à autrui. Le domaine de la lutte contre les incendies doit changer de paradigme : les casernes doivent devenir un milieu plus ouvert, axé sur le travail d’équipe et la communication constructive. La profession doit réévaluer son approche de la consommation de substances et de la santé mentale. On peut espérer que la forme que cela prendra sera mûrement réfléchie, s’inspirant de la réduction des méfaits et d’autres modèles novateurs. Pour que cette réalité prenne forme, il faut mettre fin à la prohibition des drogues et déployer une réforme des politiques sur les drogues. Ce nouveau contexte permettrait aux personnes qui, comme moi, souffrent en silence de réaliser tout leur potentiel.

D’ici là, ma consommation de substances et mon profond désir de devenir pompier à temps plein continueront de me préoccuper fortement. Me lancer dans une carrière de pompier pourrait exacerber mes problèmes actuels, et je ne veux pas m’ajouter aux statistiques. La situation me préoccupe réellement, et quelque chose me dit que je ne suis pas seul.

 

Matt M.

Matt M. est un membre actif de la communauté de réduction des méfaits. Formé dans une école de pompiers, il détient un diplôme en sécurité incendie. Il est actuellement travailleur de soutien auprès des enfants ayant des besoins spéciaux. Il habite dans la grande région de Toronto.

Andrzej Celinski

Membre très engagé du milieu de la réduction des méfaits, Andre fait partie de l’ACPUD. Ses écrits portent sur les enjeux entourant l’accès au logement, la marginalisation, la consommation de drogue et les nombreuses conséquences néfastes de l’interdiction des drogues. Il détient un baccalauréat et une maîtrise en études de l’environnement de l’Université York avec spécialité en urbanisme.