À quoi servent les tests de dépistage de drogue dans l’urine et où sont les données?

 Pour les personnes qui suivent un traitement aux agonistes opioïdes (TAO) comme la méthadone, les tests de dépistage de drogue dans l’urine (TDDU) [RF1] sont de routine lors des visites chez le médecin. Parfois, on demande à la clientèle de se rendre dans une clinique dans l’unique but de faire un test aléatoire. Mais à quoi servent donc ces tests?

 Les tests de dépistage de drogue dans l’urine ont débuté dans les années 1980 pendant la « guerre contre la drogue » avec des tests de dépistage aléatoires sur les lieux de travail et dans les prisons. Aujourd’hui, des tests sont réalisés dans les points d’intervention (sur-le-champ) pour détecter les drogues et valider la consommation déclarée par la personne qui suit un TAO. 

 Dans le cadre d’un projet de recherche, j’ai interrogé treize personnes qui suivent un TAO et six professionnel·le·s de la santé (dont des médecins spécialisés en dépendance, des pharmaciens et d’autres professionnels du domaine) sur ce qu’ils pensaient des TDDU. Les avis des patient·e·s allaient de « Quel outil clinique punitif et déshumanisant ! » à « Ça ne me dérange pas du tout ». Les opinions de la clientèle et des prescripteurs n’étaient pas nécessairement polarisées, mais elles étaient assurément variées. Pour moi, c’était on ne peut plus évident qu’un test de dépistage de drogue dans l’urine voulait dire : «Je ne te crois pas.

“Pour moi, c’était on ne peut plus évident qu’un test de dépistage de drogue dans l’urine voulait dire : « Je ne te crois pas ».”

 En parlant avec les prescripteurs et prescriptrices, j’ai compris que le recours aux TDDU vise principalement à assurer la sécurité des patient·e·s et non de les punir. Ils les aident à décider quand il faut limiter l’accès aux doses à emporter pour la clientèle qui consomme activement d’autres drogues. J’ai appris que les TDDU aident beaucoup de client·e·s à respecter leur plan de traitement et, pour d’autres, à documenter leur consommation de substances. Un médecin a souligné que le fait de savoir quelles drogues sont consommées permet d’avoir une conversation ouverte et honnête sur de l’information non divulguée. D’accord, mais cela ne présuppose-t-il pas que la clientèle ne dit pas la vérité? S’agit-il d’un détecteur de mensonges déguisé?

 Je me dois de rappeler une évidence : les stupéfiants prescrits, comme la méthadone, peuvent causer de graves préjudices, non seulement au client ou à la cliente directement, mais aussi à une personne qui ne connaît pas grand-chose aux opioïdes, s’il lui en tombait entre les mains pour une raison quelconque. Les TDDU aident les prescripteurs à dire « Ok, je peux voir dans votre urine que vous prenez effectivement votre médicament et que vous ne le donnez pas à quelqu’un d’autre », car les gens vendent ou partagent parfois les médicaments de leur TAO à d’autres (ce que l’on appelle le détournement). La vente ou le partage de méthadone est une pratique souvent associée à l’entraide dans les milieux; on l’appelle la « médecine de rue ». Elle consiste à aider une personne malade qui ne peut avoir accès à un médecin ou une clinique offrant des TAO.

 D’accord, il y a donc des raisons de sécurité évidentes pour effectuer un TDDU. Ce qui est moins clair, toutefois, c’est la fréquence à laquelle les prescripteurs devraient demander un TDDU dans les provinces. Il n’existe pas de directives fédérales précises. Est-ce parce qu’il manque de preuves concernant leur utilisation continue et systématique?

 Quelle que soit la fréquence du test de dépistage, la qualité de l’échantillon peut aussi poser problème. Des clients ont mentionné avoir acheté de l’urine « propre », falsifié leur propre échantillon d’urine ou tout simplement refusé de s’y soumettre. Les échantillons peuvent être prélevés sous surveillance ou non, à la demande du prescripteur. Quoi de plus humiliant que d’avoir à uriner, sur demande, devant un étranger? Une fois l’échantillon obtenu, altéré ou non, quelle est la sensibilité de ces tests de dépistage? Autrement dit, quelle est la probabilité que l’on détecte les bonnes molécules dans l’échantillon d’urine d’un·e client·e? Et qu’en est-il de la précision? Si le patient ou la patiente n’utilise pas d’autres drogues, le test en témoignera-t-il? Eh bien, il s’avère que ces tests de dépistage sont très ambigus.

 Évelyne*, une patiente, m’a dit s’être fait retirer ses doses à emporter après avoir reçu un test d’urine positif à la cocaïne. « La cocaïne n’apparaît pas comme par magie dans votre système », a déclaré le médecin, malgré qu’elle ait plaidé son « innocence ». Quelque temps plus tard, après que ses doses à emporter aient été suspendues et que son urine ait été soumise à des tests de laboratoire plus précis, le médecin a réalisé que les résultats initiaux étaient faux, ce que l’on appelle un « faux négatif ».

 Évelyne réclame que les TDDU soient envoyés dans des laboratoires appropriés, surtout lorsque le client ou la cliente affirme que le résultat est un faux positif. « Les enjeux sont trop importants », selon elle. On parle de la différence entre pouvoir aller au travail tous les matins ou devoir se rendre à la pharmacie pour recevoir sa dose supervisée. D’après ce que j’ai compris, les tests de dépistage sont réalisés en clinique selon la technique d’immunoessai, qui est moins coûteuse, plus rapide et plus facile que d’envoyer un échantillon au laboratoire. Idéalement, si l’un de ces résultats s’avère positif, le reste de l’échantillon d’urine devrait être envoyé au laboratoire pour subir des tests plus pointus. Pourtant, dans le cas d’Évelyne, le cours de ses soins cliniques a changé avant même de recevoir le test de confirmation.

 Voici ce que je pense. Ces tests ont certainement un but très important. Toutefois, la précision des tests est discutable et les directives cliniques, confuses. Nombre de client·e·s disent se sentir stigmatisé·e·s et discrédité·e·s par la personne qui demande le test.

 Ces tests pourraient-ils être réalisés de manière à privilégier la sécurité, la compassion et la confiance?

 Pendant la pandémie de COVID-19, la fréquence des TDDU a chuté tandis que les doses à emporter ont connu des taux de prescription sans précédent. Compte tenu du peu de recherches sur le sujet, ne serait-il pas intéressant de voir une étude se pencher sur les effets indésirables de la diminution des TDDU et de l’augmentation des doses à emporter pendant cette période? Nous avons besoin de recherches de qualité sur l’utilité des tests de dépistage de drogue dans l’urine pour la clientèle qui suit un TAO. 

“Nous avons besoin de recherches de qualité sur l’utilité des tests de dépistage de drogue dans l’urine pour la clientèle qui suit un TAO.”

On m’apprend à peser le pour et le contre de la prescription de tests cliniques. Le test ou les répercussions de ses résultats causeront-ils un tort injustifié à cette personne? Les résultats du test me convaincront-ils de retirer à quelqu’un les médicaments qui lui sauvent la vie? La prescription de ce test changera-t-elle ma démarche et, dans le cas contraire, gaspillera-t-elle de précieuses ressources en santé?

 Dans le cadre d’une relation déjà fragile entre une personne en position de pouvoir et une personne qui consomme des drogues, le fait de demander un TDDU, même avec les meilleures intentions, vaut-il toujours la peine, au risque de remettre en question une relation thérapeutique positive? Où sont les données scientifiques examinées par des pairs qui soutiennent cette pratique?

 Pour l’instant, si je dois demander à quelqu’un d’uriner dans un pot, je le ferai avec compassion et d’un ton disant « Je vous crois, peu importe le résultat du test ».

Par Emilie Comeau

Évelyne* est un faux nom visant à protéger l’identité d’une personne. 

Emilie Comeau

Originaire d’Halifax, en Nouvelle-Écosse, Emilie est étudiante de deuxième année en médecine et s’intéresse à la réduction des méfaits et au traitement de la dépendance. Elle a auparavant obtenu une maîtrise ès sciences en immunologie et maladies infectieuses. [elle/la]